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Cent jours aux enfers - Thibault de Montaigu (Le JDD)

Dernière mise à jour : 17 janv.


L'écrivain Thibault de Montaigu, qui s'est rendu en Israël, rappelle dans un texte saisissant à quel point leur sort nous concerne tous.


Cela fait cent jours exactement qu'a eu lieu le pogrom du 7 octobre. Cent jours que 136 otages, dont des femmes et des enfants, sont retenus à Gaza.

 

«Le 7 octobre, ils le vivent tous les jours. Pour moi, cela a duré six heures, mais pour eux, cela fait bientôt 100 jours. » Celui qui s'exprime s'appelle Tomer Zadik. Il a 24 ans, un jean déchiré et un large bandage tubulaire au-dessus du coude droit. En ce matin d’Apocalypse, il quittait en voiture le festival Nova quand il a croisé la meute des terroristes débarqués de Gaza, à cinq kilomètres de là. Trois balles de kalachnikov lui ont transpercé le bras et fracturé l'humérus. Il s'est caché pendant des heures, de buisson en buisson, pourchassé par l'écho de leurs fusils et de leurs voix, tout en observant les cadavres de ses camarades s'amonceler sur la route. Tout à l'heure encore, il dansait avec eux, dans l'insouciance de la nuit, et à présent ils gisaient sur le sol, pareils à des pantins démantibulés, ou se consumaient dans les flammes.


Ce qui l'a sauvé ? Le destin peut-être ou le fantôme de son arrière-grand-père. Lui qui avait sauté d’un train en route vers Auschwitz et, blessé à la jambe par le tir d'un SS, avait erré trois jours durant dans les bois. Quatre-vingts ans plus tard, le même cauchemar se répétait. Sauf que de ces cauchemars, on ne se réveille jamais.


Tomer a laissé une part de lui-même là-bas, dans l'enfer des tunnels de Gaza, là où végètent les spectres de tous les jeunes comme lui qui n'ont jamais rien voulu que la paix et se trouvent désormais prisonniers d'une guerre.


Ils sont 136 otages encore, dont trois Franco-Israéliens, selon l'armée israélienne, même si plusieurs ont certainement succombé depuis. Parmi eux, des vieillards, des jeunes femmes, mais aussi des enfants, Ariel, quatre ans, et Kfir, neuf mois. Dans quelques jours, celui-ci fêtera son premier anniversaire. Et qu'aura-t-il connu de son bref séjour sur terre ? Yossi Schneider, son cousin âgé d’une trentaine d'années, n'ose même pas y songer. « Les gardes ne cessent d'exiger des otages le silence total afin de ne pas être repérés par les soldats de Tsahal. Mais comment demande-t-on à un enfant d'un an de demeurer silencieux ? Comment fait-on ? Est-ce que vous pouvez l'imaginer ? » On devine la colère qui palpite dans chaque veine de cet homme au crâne rasé, vêtu d'un tee-shirt noir « Bring them home ». « Je ne sais pas si je peux le dire », commence-t-il, la voix tremblante, avant de s'interrompre et de s'adresser en hébreu aux autres parents d'otages venus à notre rencontre, « Non, je ne peux pas me taire, coupe-t-il brusquement. Un ami a pu avoir accès au rapport de police sur une des otages libérées...

Des traces de 67 spermes différents ont été retrouvées sur cette jeune femme. 67. Voilà à quel genre de bêtes on a affaire. »


Impossible de corroborer un tel chiffre, mais les témoignages de violences sexuelles sur les captifs ne cessent de se multiplier ces derniers jours. Mardi dernier, à la Knesset, se tenait pour la première fois une commission parlementaire pour les otages. Dans la vaste salle lambrissée étaient réunis des députés de tous bords et de nombreuses familles brandissant des pancartes avec les visages de leurs disparus. Chaque jour qui passe, l'espoir de les sauver s'amoindrit. Alors certains élèvent la voix pour défendre le cessez-le-feu afin de négocier de nouvelles libérations, comme ce fut le cas en novembre. D'autres, au contraire, craignent qu'il soit mis à profit par le Hamas pour exfiltrer les otages vers d'autres lieux, les conservant comme une assurance-vie.


Soudain, la présidente donne la parole à une femme aux boucles blondes et fines lunettes rondes, Aviva Sicgarrée après cinquante-et-un jours de captivité, tandis que son mari, Keith, est resté aux mains de leurs ravisseurs. « J'ai vécu l'enfer et j'ai un million d'histoires horribles que je pourrais vous raconter », commence-t-elle. Puis elle narre l'histoire de cette jeune fille qu'elle a vue revenir des toilettes, l'air affolé, comme si elle n'était plus elle-même. Elle a aussitôt compris et a essayé de l'embrasser, mais leur garde l'en a empêchée. « Je suis désolée, je vais utiliser des mots peu élégants, mais ce fils de pute l'a touchée. Et il ne m'a même pas laissé la prendre dans mes bras après ce qui s'est passé. C'est terrible, tout simplement terrible. »


Aviva a été également témoin d'une scène de torture, mais on devine que les mots se refusent à elle. Que ce qui se passe là-bas défie toute forme de récit, comme si la barbarie avait triomphé sur le langage. Demeurent les images. Celles de Kfar Aza, le kibboutz le plus proche de la ville de Gaza, où Aviva a été enlevée. Partout dans les rues en ce jour de janvier, des charpentes calcinées et des toits de tôle effondrés, des débris de verre et des impacts de balles, des matelas et des canapés éventrés vomissant des ruisseaux de coton...


Les civils, qui ont déferlé dans le sillage des terroristes pour piller, saccager et brûler, étaient persuadés, selon une vieille légende, que les Juifs cachaient là leur argent. On les appelle ici les « zombies », car sur les films des caméras de surveillance, on les voit errer dans les rues et se nourrir des morts. Kvar Aza est désormais un village fantôme où, au milieu des flamboyants et des bougainvillées, s'affichent sur chaque maison les visages des morts et des otages, ainsi que quelques mots inscrits par les soldats après avoir inspecté chaque demeure : « Des restes humains encore sur le canapé », « des traces de sang devant l'abri »... Ces mêmes otages qui se trouvent peut-être à un kilomètre de là, dans la ville de Gaza, dont on aperçoit au bout d'une vaste plaine verte les ombres des buildings dans le poudroiement du soleil. Des bruits de mortier au loin et des bouquets de fumée noire. Des rotors d'hélicoptère et des chasseurs déchirant le bleu du ciel. Un drame qui s'ajoute à un autre drame. La violence qui réveille la violence. Et tant d'innocents qui meurent à la suite de tant d'innocents.


Que faudrait-il faire alors pour ces hommes et ces femmes enfermés à 40 mètres sous terre, dans le silence et le noir, souffrant de blessures ou d'abus, et qui reçoivent chaque jour pour toute pitance un pauvre bout de pita ? Les abandonner à leur sort ? Les sacrifier ? Dalit, la cousine d’un otage, m'a montré un film de ce dernier qu'elle a reçu il y a deux jours via la messagerie Telegram : elle ne l'a pas reconnu. Barbe broussailleuse, dangereusement amaigri, il y emploie des mots qui ne sont pas les siens mais ceux du Jihad islamique, dont le drapeau jaune et noir se déploie derrière lui. Il accuse Israël, on ne fait rien pour lui, il risque de mourir ici par leur faute. Voilà peut-être le pire : non pas seulement voler leur corps, mais ravir leur âme. Or, comme il est écrit dans la Torah, « quiconque sauve une seule âme sauve l'Univers tout entier ». Voilà pourquoi il ne faut point les oublier. Voilà pourquoi il faut aller les chercher jusqu'aux enfers. Ce n'est pas qu'une histoire de religion. C'est l'histoire de ceux qui chérissent la vie contre ceux qui vénèrent la mort.

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