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Israël plaide coupable! (Joel Hanhart)


Mesdames et Messieurs les Juges,


Entre un État démocratique et ses citoyens s’établit une relation, faite de réciprocité, qui dépasse ce qu’ont pu énoncer en leur temps les théoriciens du droit pour justifier l’existence de l’État, quel qu’il soit : les dirigeants élus sont appelés à prendre des décisions qui engagent ceux qui les ont mandatés, en l’occurrence l’ensemble des citoyens, qu’ils exercent ou non leur droit de vote.


Ainsi, se dessine, pour le meilleur et pour le pire, une coresponsabilité qui constitue l’horizon du droit que vous êtes censé dire. Prolongeant les droits antiques en les expurgeant de la notion de responsabilité collective, le droit moderne, cueillant les fruits des Lumières européennes, s’est formalisé autour de la notion de responsabilité individuelle, à telle enseigne que lui paraîtrait scandaleusement étrangère la responsabilité d’un ensemble d’individus définis par un passeport.


L’horizon d’une responsabilité commune s’y situe donc au-delà de ce que vous établirez comme verdict. Il n’en est pas moins présent à l’esprit de nos accusateurs comme de ceux qui, face à eux, se lèvent pour prendre notre défense.


Il ne vous aura pas échappé que la procédure en cours est inédite au regard de l’histoire de votre institution et des faits qualifiés, tout comme l’est la proportion de condamnations formulées par l’Organisation des Nations Unies, en ses différentes instances, face au seul État sur terre qui soit celui des Juifs.


Nous ne nous voilerons donc pas la face : par cette accusation, si l’on ose dire, c’est l’ensemble des Juifs qui est visé, l’État des Juifs ayant valeur, aux yeux de ses détracteurs, de Juif des États.


La Cour internationale de Justice Cour internationale de Justice (CIJ)   à la tête de laquelle vous siégez a été instituée en juin 1945 par la Charte des Nations Unies. Elle a notamment pour mission, de régler, conformément au droit international, les différends juridiques dont elle est saisie par les États, que leur régime soit véritablement démocratique ou non.


Je ne vous ferai pas l’injure d’énumérer les États membres de l’ONU, d’en caractériser le mode de fonctionnement ni, surtout, de dresser la longue et pénible liste des infractions au droit humanitaire, au droit de la guerre dont nombre de ceux-ci se sont rendus coupables, sans qu’aucune procédure, en l’absence d’intérêts politiques suffisants, ne fût portée à la connaissance de votre tribunal. 

Le 29 décembre 2023, l’Afrique du Sud a déposé une requête introductive d’instance contre l’État d’Israël au sujet de supposés manquements par cet État aux obligations qui lui incombent au titre de la convention pour la prévention et la répression du crime de génocide en ce qui concerne les Palestiniens dans la bande de Gaza.


La requête contenait également une demande en indication de mesures conservatoires, déposée conformément à l’article 41 du Statut de la Cour et aux articles 73, 74 et 75 de son Règlement. L’Afrique du Sud y priait la Cour d’indiquer des mesures conservatoires comme « protection contre un nouveau préjudice grave et irréparable aux droits que le peuple palestinien tient de la convention contre le génocide », et de « faire en sorte qu’Israël respecte les obligations que lui fait la convention de ne pas commettre de génocide, et de prévenir et de punir le génocide ».


« Conformément au paragraphe 2 de l’article 60 du Règlement de la Cour, et pour les motifs exposés au cours de l’audience du 12 janvier 2024, ainsi que pour tous autres motifs que la Cour pourrait juger appropriés, l’État d’Israël a prié celle-ci : 1) de rejeter la demande en indication de mesures conservatoires soumise par l’Afrique du Sud ; et 2) de radier l’affaire de son rôle. »


Voilà pour le déroulé des faits, dans leur versant le plus neutrement juridique, à l’heure où je vous écris, en tant que citoyen israélien, ayant donc participé au jeu démocratique en vigueur dans mon pays et, à ce titre, comme j’ai tenté de le démontrer, mis en accusation par l’Afrique du Sud.


C’est en mon nom seul que je m’exprime ici, mais je vous prie d’y trouver, Mesdames et Messieurs les Juges, l’appui de nombre de mes sœurs et frères, co-accusés, et vous demande humblement d’y trouver une voix, ou plutôt une polyphonie, qui s’exprimait bien avant que votre instance ne vît le jour, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.


Ces voix, ce sont celles de nos mères et de nos pères, de nos oncles et de nos tantes, de nos grands-parents. C’est in fine le Juif que nos ennemis, sur le terrain militaire ou juridique, désignent comme tel. Ils ne s’en cachent pas ; nul n’est dupe. Aussi, est-ce en tant que membre de ce peuple à la longue histoire que je me permettrai d’exposer, ici, une ligne, non de défense, mais d’auto-accusation et d’utiliser, avec précaution, la forme plurielle de la première personne.


Nous plaidons coupables.


Plutôt que d’invoquer d’illusoires circonstances atténuantes, nous vous présentons, ô Juges, l’aveu de notre pleine et entière culpabilité. Cette culpabilité est tellement indéniable, pour qui veut bien prendre la peine d’analyser les actes d’accusation à l’aune du temps long, qu’il nous paraît légitime d’entamer dès à présent une digression pour repérer, dans notre longue histoire, les racines du mal que vous avez pour mission d’effacer. Car, effectivement, nous sommes coupables non seulement des crimes circonstanciés dont l’on nous accuse devant vous, mais de bien d’autres encore, qu’il convient d’évoquer pour prendre la mesure de notre culpabilité.


Osons le dire franchement aux représentants des Nations Unies que vous êtes : nous sommes coupables d’avoir cru en l’homme, coupable d’avoir cru en la justice et de vous en avoir offert les ressorts les plus fondamentaux.


Oui, dignes magistrats, nous sommes coupables de ces méfaits depuis qu’Abraham, face au monde, proclamait la primauté du droit sur la guerre, la liberté de l’homme dans un monde que déterminaient les astres et les idoles, la possibilité qu'avait le Juste de sauver la cité. Coupables d’avoir pris au sérieux une vision si idéaliste de la justice qu’aucun puissant, fût-il roi ou empereur, ne puisse s’y soustraire.


Coupables encore d’avoir élaboré un système juridique qui concernait autant notre civilisation que celles que, coupables d’une vision moralisée des relations entre individus et peuples, nous invitions à respecter les lois noahides, au nombre desquelles se trouve l’obligation d’ériger des cours de justice.

 Devant vous, nous ne saurions fuir notre écrasante responsabilité : nous voici, donc, coupables d’avoir cru en l’homme sans devoir le convertir à notre religion, d’avoir pensé l’universalité du droit sans appliquer à autrui les grilles restrictives de l’universalisme.


Depuis la nuit des temps, nous sommes coupables d’avoir crié que le droit transpercerait la montagne, coupables encore d’avoir souscrit à l’idée du progrès moral qui, conjugué à celle de valeurs communes à toute l’humanité, à l’idée même de l’humanité comme un ensemble coresponsable, constitue, à y regarder de près, le fondement sur lequel s’érige la Cour qui, par vos esprits affûtés, est appelée à nous juger. Car, oui, coupables que nous sommes de ne pas avoir péri dans le plus grand génocide, un vrai génocide avec un plan que d’aucuns ont mis en œuvre, nous avons vu s'élever de notre peuple, ô combien coupable, des experts qui vous ont donné les outils conceptuels pour introduire, dans la jurisprudence, la notion de génocide et celle, tristement corollaire, de crime contre l’humanité.


Notre culpabilité, vous en conviendrez, examinée sous l’angle de nos fâcheux antécédents, ne fait pas l’ombre d’un doute. Nos Prophètes, déjà, étaient coupables d’avoir appelé à la justice et nous perpétuons leur crime en n’ayant pas perdu l’espoir que le monde puisse être réparé.


Les religions qui se sont réclamées de nos textes, qui se sont brutalement retournées contre nous en les rendant caducs et en tentant au passage de nous supprimer physiquement, peuvent être pensées comme autant de pièces à convictions. Nous sommes convaincus qu’à leur exemple vous saurez retourner contre nous l’Amour et la Stricte Justice, la Compassion et la Soumission à la Loi.


Tant qu’à nous complaire dans l’aveu, plutôt que de ressasser le passé, énumérons les preuves contemporaines de notre culpabilité, nous qui continuons à mettre au centre de notre expérience la question du droit et qui ne cessons de couper les cheveux en quatre pour mieux en cerner les contours. Car, formellement, n’oublions pas que c’est le projet sioniste qu’il s’agit de condamner, en ce qu’il a été porté par le peuple juif et qu’il redéfinit sa relation, forcément coupable, à lui-même et aux Nations.

Vous jugez les États et leurs dirigeants, on l’aura compris comme on aura compris que certains groupes échappent à votre regard scrutateur, puisque la guerre que l’Iran nous mène se joue dans l’arène du conflit asymétrique et que vous ne jugez que les États constitués, comme l’ont si majestueusement rappelé nos accusateurs sud-africains lorsqu’on les plaçait face aux actions du Hamas (que nous ne saurions appeler crimes, de peur d’atténuer les nôtres). Nous n’aurons donc pas l’outrecuidance de rappeler à vos honneurs ce qui pourrait constituer, en l’espèce, des appels explicites au génocide, que ce soit dans la Charte dudit Hamas, la devise des Houthis ou les appels au meurtre des chefs du Hezbollah. Nous ne citerons pas les dirigeants iraniens, puisqu’une telle manœuvre, vous l’auriez bien compris, ne serait, au mieux, que dilatoire.


Non, nous ne saurions nous soustraire à l’énoncé de nos coupables agissements, ni à la punition collective qu’ils appelleraient inévitablement dans un système moins parfait que le vôtre, celui par exemple où, à la lecture de votre verdict, des foules pourraient dire leur haine du Juif, oubliant qu’on ne parle ici que des responsabilité d’un État et de ses dirigeants, et que toute confusion entre les Juifs en tant que peuple et l’État dont ce dernier s’est doté ne relèverait que de la mauvaise foi, la nôtre évidemment.


Nous sommes coupables, bien sûr, depuis notre coupable retour sur la Terre de nos coupables ancêtres, de ne pas avoir été à la hauteur des nos ennemis. On ne saurait suffisamment nous blâmer pour avoir osé évoquer, dans notre Déclaration d’Indépendance, les idéaux que nous avions crus vôtres, avant que les Nations n’aient relativisé la portée du mot « génocide ». Cet État, nous l’avons coupablement voulu « basé sur les préceptes de justice, de liberté et de paix, enseignés par les prophètes hébreux », nous avons méchamment souhaité qu’il « maintienne la pleine égalité politique et sociale de tous ses citoyens sans distinction de race, de religion ou de sexe ; garantisse la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture ; assure l’inviolabilité et la sainteté des églises et des lieux saints de toutes les religions » et, comble de l’ignominie, qu’il « consacre ses efforts à la réalisation des principes de la Charte des Nations unies. » Notre culpabilité est patente. Le seul mérite que vous voudrez peut-être prendre en considération est notre franchise. A moins que celle-ci ne nous condamne davantage : n’est-il de pire criminel que celui qui revendique son forfait?


La tache qui nous défigure s’offre à la vue de qui sait lire : « Nous offrons la paix et l’amitié à tous les États voisins et à leurs peuples et les invitons à coopérer avec la nation juive indépendante pour le bien commun. » Qui, en 1948, aurait pu, au sortir du génocide (dont nous ne parlerons plus ici, conscients que nous sommes la seule collectivité qui ne saurait en invoquer la mémoire), tendre la main à ses voisins belliqueux ? Seul un peuple ontologiquement coupable, coupable aussi d’avoir laissé se développer en son sein une minorité arabe, de ne pas avoir pratiqué la purification ethnique alors en vigueur en Europe, au nord de la péninsule indienne, dans l’ensemble du monde arabe qui se débarrassait manu militari de ses Juifs coupables. Comment échapperions-nous au verdict des Nations, coupables comme nous le sommes de ne pas avoir fait ce que les Turcs avaient fait en Arménie, les Nations européennes en Afrique (oui, en Afrique, ce continent colonisé, réduit en esclavage par ceux qui ne seront jamais coupables aux yeux de ceux qui, après la décolonisation, ont fait de la culpabilité le fond de leur conscience avant de trouver en nous de plus parfaits coupables)? Hurlons notre culpabilité de ne pas nous être comportés selon les critères des Nations. Si, face au meurtre de nos enfants, nous nous étions conduits comme n'importe quel autre groupe l'aurait fait, au cours de l'histoire y compris la plus contemporaine, vous savez bien que vous ne seriez pas à chercher dans telle ou telle déclaration une vague intention, mais que nos ennemis auraient été rayés de la surface de la terre. Or, force est de l'avouer: là aussi, nous nous sommes montrés odieusement coupables.


Par conséquent, nous avons bien mérité de nous retrouver, coupables, devant vous. Et, pour que vous ne nous accordiez pas le bénéfice du doute, nous affirmons, la tête haute, que celle-ci est encore emplie de projets ailleurs inavouables : transformer l’homme, le rendre bon. Daignez bien considérer, nobles magistrats, que nous sommes non seulement coupables mais surtout, au vu de nos multiples récidives, terriblement dangereux. Car il est évident que nous poursuivrons notre cheminement dans ce qu’il a de répréhensible.


Au cours de notre longue et coupable histoire, dont nous avons tracé à grand trait quelques condamnables chapitres, nous avons développé, caché dans le très coupable humour juif et son atroce autodérision, le plus honteux des traits : l’ironie.   


C’est donc humblement que nous nous soustrayons à votre jugement, à ceux de vos pairs, pour nous tenir dignement face à l’Homme de demain : celui qui aura compris que les mots ont un sens, que la Justice est un projet, que l’Histoire a une direction. Et, face à lui, face à vous comme à tous nos accusateurs, nous essaierons, aujourd’hui comme hier, d’être à la hauteur de notre nom. Israël !


Joël Hanhart, Jérusalem, le 14 janvier 2024

1 Comment


jamescoteret
Jan 26

L'ironie de votre belle lettre nous fait du bien même si je doute qu'elle modifie l'opinion de nos ennemis.

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